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Nous ne faisons pas qu’habiter un lieu.
Une relation s’installe avec lui, qui évolue au fil de notre vie.
Il arrive parfois qu’un lieu cesse de nous accueillir. Comme si, parfois, ce lieu familier nous devenait étranger.
Rien, pourtant, n’a véritablement changé. Nous en connaissons chaque pièce, chaque bruit, chaque variation de lumière. Nous y avons déposé des habitudes, des souvenirs, parfois une part entière de notre histoire.
Et pourtant, quelque chose ne répond plus comme avant.
Nous rentrons chez nous sans retrouver tout à fait le sentiment d’être chez nous. L’espace qui nous rassurait semble nous retenir. Celui qui nous avait permis de nous construire paraît soudain trop étroit pour ce que nous sommes devenus.
Nous nous sentons plus fatigués, moins inspirés, moins à notre place. Nous repoussons le moment de franchir la porte. Ou, au contraire, nous éprouvons un besoin presque irrépressible de partir.
Ces sensations sont souvent interprétées comme les signes d’une lassitude, d’un besoin de nouveauté ou d’un simple désir de changer de décor.
Mais si la question était plus profonde ? Et si notre relation à un lieu évoluait, tout comme évoluent nos relations aux personnes, à notre travail ou à nous-mêmes ?
Pendant longtemps, j’ai considéré un lieu comme un simple cadre de vie. Un espace que l’on choisit en fonction de critères rationnels : une localisation, une surface, un jardin, une vue, la proximité d’une école ou d’un lieu de travail.
Puis les harmonisations de lieux m’ont conduite à observer autre chose.
J’ai vu des personnes profondément transformées par un déménagement. J’ai vu des maisons devenir plus légères après qu’un événement de vie eut trouvé son apaisement. J’ai vu, à l’inverse, des lieux magnifiques dans lesquels leurs habitants ne parvenaient jamais véritablement à trouver leur place.
Peu à peu, une question s’est imposée à moi : et si nous n’habitions jamais simplement un lieu ? Et si nous entrions en relation avec lui ?
Cette idée n’est pas nouvelle.
Des traditions anciennes, comme le Feng Shui traditionnel, considèrent que l’habitat n’est pas un simple contenant, mais l’une des composantes de notre existence. Elles ne s’intéressent pas seulement à l’organisation intérieure d’un espace, mais aussi à son environnement, à son orientation, au temps et à la manière dont il est habité.
D’autres approches empruntent des chemins très différents.
Dans La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard montre que la maison est bien davantage qu’un abri. Elle est aussi un espace de souvenirs, d’imagination et de construction intérieure. Les pièces, les recoins, les escaliers ou les greniers que nous avons habités continuent parfois d’exister en nous bien après que nous les avons quittés. Habiter un lieu, c’est ainsi habiter une part de soi.
L’architecte Christian Norberg-Schulz a, quant à lui, développé la notion de genius loci, « l’esprit du lieu ». Il désigne par-là l’identité singulière d’un espace, faite de sa géographie, de son architecture, de sa lumière, de son atmosphère et de la manière dont l’être humain peut y prendre place.
Le géographe Yi-Fu Tuan a proposé le terme de topophilie pour nommer les liens affectifs qui nous unissent à certains lieux. Un paysage, une maison ou un quartier peuvent devenir inséparables de notre sentiment d’appartenance, de notre mémoire et parfois même de notre identité.
La psychologie environnementale étudie elle aussi la relation qui se construit entre les personnes et les espaces qu’elles occupent. Elle montre notamment que notre environnement peut influencer notre niveau de stress, notre capacité de concentration, notre sentiment de sécurité ou notre bien-être. Elle s’intéresse également à ce que l’on appelle « l’attachement au lieu » : la manière dont un espace devient, au fil du temps, une part de notre histoire personnelle.
Ces approches ne disent pas toutes la même chose. Elles ne reposent ni sur les mêmes présupposés ni sur les mêmes méthodes.
À leurs côtés existent également des lectures plus sensibles ou traditionnelles des lieux, parmi lesquelles certaines pratiques d’harmonisation ou d’observation géobiologique. Celles-ci envisagent, sous un autre angle, la possibilité qu’un espace conserve la trace de ce qui s’y est vécu ou qu’il puisse soutenir, perturber ou mettre en lumière certains aspects de la vie de ses occupants.
Il ne s’agit pas de confondre ces différents registres ni de leur attribuer la même portée. Mais leur mise en regard révèle une intuition commune : un lieu n’est jamais tout à fait neutre dans l’expérience de celui qui l’habite.
Nous agissons sur lui en l’aménageant, en y déposant nos objets, nos habitudes, nos souvenirs et nos projets. Mais il agit également sur nous, par sa configuration, son atmosphère et tout ce que nous y avons vécu.
Je me suis alors demandé si nous choisissions réellement nos lieux uniquement par hasard : pourquoi cette maison plutôt qu’une autre ? Pourquoi ce coup de cœur immédiat, parfois difficile à expliquer ?
Pourquoi certains lieux nous donnent-ils le sentiment d’être enfin arrivés chez nous, tandis que d’autres nous laissent indifférents ou nous mettent mal à l’aise dès le premier regard ?
Le psychiatre Carl Gustav Jung invitait à considérer que certaines coïncidences, sans relever d’un lien de causalité, pouvaient néanmoins être porteuses de sens pour celui qui les vit. Il parlait de synchronicité pour désigner ces rencontres entre un événement extérieur et un état intérieur, lorsque les deux semblent entrer en résonance. Sans prétendre expliquer le choix d’un lieu, cette idée ouvre une question intéressante : et si certains lieux apparaissaient dans notre vie au moment où quelque chose en nous était prêt à être vécu, compris ou transformé ?
Une opportunité se présente. Une porte s’ouvre au moment précis où nous cherchions à partir. Un lieu qui ne correspondait pas vraiment à nos critères s’impose pourtant comme une évidence.
Certains lieux semblent nous appeler autant que nous les choisissons. Peut-être entrent-ils en résonance avec ce que nous sommes, avec ce que nous recherchons consciemment, mais aussi avec ce que nous sommes prêts à vivre à ce moment-là.
Car il n’existe peut-être pas de lieu parfait dans l’absolu. Il existe surtout des lieux qui nous accompagnent à certaines étapes de notre vie.
Certains nous offrent un refuge lorsque nous avons besoin de nous reconstruire.
D’autres nous apportent la stabilité nécessaire pour élever une famille, mener un projet ou retrouver un équilibre.
D’autres encore nous confrontent, parfois de manière répétitive, à des difficultés qui semblent mettre en lumière des fragilités, des tensions ou des schémas qui demandent à être regardés autrement.
Je ne crois pas que les lieux soient intrinsèquement « bons » ou « mauvais ». Je crois plutôt qu’une relation se construit entre un espace et la personne qui l’habite. Et, comme toute relation, elle peut évoluer.
Puis la vie avance.
Nous changeons.
Nos besoins évoluent.
Notre regard se transforme.
Une maison qui nous convenait parfaitement dix ans plus tôt peut devenir étroite, pesante ou presque étrangère. Ce qui nous rassurait peut finir par nous enfermer. Ce qui constituait autrefois un refuge peut ne plus laisser suffisamment de place à la personne que nous sommes devenus.
Nous nous sentons alors moins inspirés, moins vivants, moins à notre place.
Peut-être, le lieu a-t-il besoin d’être réorganisé ou harmonisé ?
Une histoire qui s’y est déroulée demande-t-elle encore à être apaisée ?
Sommes-nous simplement fatigués ou avons-nous profondément changé ?
Les difficultés rencontrées sont-elles liées au lieu lui-même, à ce que nous y avons vécu, ou à une étape de vie qui arrive à son terme ?
Il n’existe pas toujours de réponse immédiate. Parfois, le lieu peut retrouver sa fonction de soutien lorsqu’on prend le temps d’écouter ce qui s’y joue, de modifier certains équilibres ou de libérer ce qui peut l’être.
Mais il arrive aussi qu’il n’y ait rien à réparer.
Peut-être qu’un cycle arrive simplement à son terme.
Peut-être que le lieu a accompli sa part du chemin avec nous.
Certaines maisons nous apprennent à nous enraciner. D’autres nous apprennent à partir.
Dans ces moments-là, la question n’est plus seulement : comment retrouver le bien-être dans ce lieu ?
Elle devient : que suis-je venu vivre ici ?
Et peut-être aussi : ce lieu continue-t-il à soutenir la personne que je suis en train de devenir ?
Marjolaine Sami
Retrouvez les ouvrages et recherches qui ont nourri cet article. Si le sujet vous interpelle, ces lectures constituent un excellent point de départ.