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L’un des apprentissages que nous offre la relation au cheval touche à la confiance : non pas celle que l’on réclame, mais celle que l’on devient capable d’inspirer.
On ne peut pas demander à un cheval de nous faire confiance sans lui donner, par nos actes, des raisons de le faire.
Qu’est-ce qui fait alors que l’on devient quelqu’un à qui l’on fait confiance, quelqu’un que l’on accepte de suivre ?
J’ai longtemps pensé qu’être moi-même calme suffisait à apaiser ce qui m’entoure. Comme si un état intérieur se propageait par simple présence.
En fait, le calme est une condition nécessaire mais non suffisante — et surtout, il n’est pas automatiquement perçu par l’autre. Je pense qu’un état intérieur, tant qu’il reste intérieur, n’existe pour personne d’autre que soi.
Un soir d’orage — vent, tonnerre, éclairs — ma jument était en stress total. Elle refusait d’approcher les haies qui longent la carrière. Mon calme, à lui seul, n’a pourtant rien changé à sa peur.
Ce qui a fait la différence, c’est autre chose : rester présente, lui offrir un cadre stable, maintenir un contact continu, répéter d’une voix calme : « Fais-moi confiance, on y va ensemble » — jusqu’à ce qu’elle accepte, peu à peu.
Le calme intérieur est une ressource, pas un message. Il ne devient un message que s’il est traduit — en gestes, en régularité, en clarté. Sans cette traduction, il reste invisible pour l’autre, aussi réel soit-il pour soi.
Mon calme intérieur était le socle sur lequel tout cela a pu se construire.
Les chevaux, en général, ne répondent pas à une déclaration d’autorité : « Je sais, donc fais ce que je te dis » reste un discours intellectuel, un statut que l’on s’attribue. Ils ne répondent pas non plus à un état intérieur qui resterait seulement ressenti.
Ce à quoi ils répondent, c’est à la cohérence démontrée, traduite en gestes, répétée dans l’instant présent. Sans cette cohérence rendue perceptible, les automatismes de fuite reprennent le dessus — chez le cheval comme chez l’humain.
C’est une logique que je retrouve, formulée autrement, dans les recherches sur l’attachement. Le sentiment de sécurité d’un enfant ne repose pas seulement sur le calme de son parent, mais aussi sur des réponses suffisamment prévisibles, ajustées et répétées face à ce qu’il traverse.
La sécurité ne vient pas d’un état affiché. Elle se construit dans l’expérience d’une présence cohérente et de réponses suffisamment constantes.
C’est exactement ce que ma jument m’a montré ce soir-là.
Cette cohérence n’est pas seulement une question de justesse dans l’instant. C’est aussi un engagement tenu dans la durée.
Quand on choisit de devenir guide, formateur ou accompagnant — auprès d’un cheval comme d’une personne — on prend la responsabilité d’offrir un repère suffisamment stable. Amener ma jument à dépasser sa peur ce soir-là était un engagement tenu jusqu’au bout, pas une intention abandonnée au premier signe de fatigue.
Cela ne signifie pas ne jamais se tromper ni ne jamais varier. Mais lorsque notre posture change, nos écarts demandent à être reconnus, expliqués et parfois réparés. Car un accompagnant ou un guide dont la posture varie sans que cela soit reconnu ou expliqué, au point de devenir imprévisible, fragilise peu à peu le point d’appui qu’il représentait, parfois jusqu’à ne plus être ce point stable auquel se fier.
Et il ne s’en aperçoit pas toujours, alors que ceux qui le suivaient ont déjà cessé de le faire.
Ce mécanisme, à mon sens, ne concerne pas seulement les chevaux sensibles. Il vaut pour toute relation dans laquelle l’un guide et l’autre avance avec lui dans l’inconnu : un formateur et un apprenant, deux personnes face à la tempête de l’une d’elles, un parent et un enfant anxieux.
Et il y a un dernier mouvement que je partage ici.
Si la confiance se construit geste après geste plutôt que par contagion d’un état, alors il peut arriver un moment où cette construction change de nature — où l’autre a moins besoin qu’on lui prouve notre cohérence à chaque fois, parce qu’il l’a suffisamment vécue pour l’intégrer.
Cette confiance est devenue une sécurité intérieure qui lui permet de traverser un moment difficile avec un peu plus de ses propres ressources — non parce qu’il a cessé d’avoir besoin de celui qui l’accompagne, mais parce qu’une part de cette sécurité lui appartient désormais.
Ce que l’on transmet, geste après geste, ne reste pas indéfiniment entre nos mains. On ne transmet pas la confiance elle-même — on transmet une possibilité.
Ce que Galaxie garde de ce soir d’orage, ce n’est pas ma confiance déposée en elle. C’est une expérience vécue, devenue une ressource qui lui appartient et qu’elle pourra retrouver seule la prochaine fois.
Ce que la présence construit patiemment, geste après geste, ce n’est pas seulement de la sécurité. C’est une graine. Et cette graine, un jour, grandit avec sa propre sève.
C’est, je crois, un mouvement naturel plutôt qu’une méthode à appliquer : être guidé, grandir, devenir à son tour capable de guider.
On ne reste pas éternellement celui qui rassure.
Un jour, ce que l’on a transmis grandit seul — et c’est dans l’ordre des choses.
Les chevaux occupent une place particulière dans mon parcours et dans ma manière d’envisager la relation. J’en parle dans Mon approche.
Marjolaine Sami